Ensemble et heureux

Tous les animaux domestiques ont besoin de compagnie.
C'est aussi important que l'eau et la nourriture.

Les hormones et le bonheur   De la lactation à la compassion Le lien et la rupture du lien Le groupe Ensemble en confiance
Les systèmes
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Proposons d'abord des témoignages.
Voyons ensuite le fonctionnement de l'individu,
pour ensuite nous intéresser au fonctionnement du groupe.

Témoignages issus de  "La vie secrète des vaches"   

C'est le titre du merveilleux livre* (hélas en anglais) de Rosamund Young qui raconte la vie de famille de ses vaches, des vaches pleines de sagesse et indépendantes qui de temps en temps (pas souvent) ont besoin de l'aide humaine. Ce sont des histoires d'amour, de confiance, et d'intelligence. Oui, ce sont des anecdotes. Ce ne sont pas des "expérimentations contrôlées". Ce sont les témoignages d'une famille d'éleveurs expérimentés et compétents qui connaissent leurs animaux et qui comprennent et respectent l'individualité de chaque animal.

Vieille Dorothy, Petite Dorothy, et Toute Petite Dorothy
Vieille poule grise  en construction
Le taureau
*Rosamund Young : The secret life of cows. Animal sentience at work
www.farmingbooksandvideos.com
Les sources pour ce chapitre se trouvent tout particulièrement dans les ouvrages remarquables suivants :

Temple Grandin :
        Animals in Translation
Sarah Blaffer Hrdy :
        Les instincts maternels
 ed. by L.J.Keeling and H.W.Gonyou :
        Social Behaviour in Farm Animals
Jocelyne Porcher :
        Bien-être animal et travail en élevage
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Les hormones et le bonheur  

Les hommes et les animaux - parlons ici surtout des mammifères - ont le même équipement neuro-endocrinien. C'est-à-dire que les réactions à l'effort, au danger, aux congénères, et notamment tous les phénomènes de la reproduction, sont régulés par les mêmes mécanismes de base, même si leur expression est organisée de manière très diverse selon les espèces. Les hormones qui pilotent l'organisme dans les situations d'effort et de stress sont les catécholamines et les gluco-corticoïdes. Dans le comportement social interviennent plus particulièrement la prolactine, l'ocytocine, la vasopressine. Ces hormones enclenchent des comportements ; mais ce sont aussi les situations sociales qui déclenchent la sécrétion de ces hormones (exemple du comportement de maternage qui est renforcé par la présence et les appels du bébé). Ces systèmes sont interconnectés avec la sécrétion des endorphines (opiacés naturels produits par le cerveau)  Ils peuvent calmer la douleur et apporter une sensation de bien-être.
L'approche de ce domaine extrêmement complexe et évolutif dégage une première certitude : tout est lié. Tout interagit. Le vécu psychique a un support de variations hormonales. C'est tout ce qu'il y a de plus normal, puisqu'il s'agit d'organismes vivants, animés par toute sorte de messagers biologiques. Cela n'enlève d'ailleurs rien à la dignité du vécu psychique, à son sérieux, à sa poésie. Pour l'homme. Et pour les animaux? Pourquoi leur vécu subjectif, animé par les mêmes hormones, n'aurait pas aussi sa dignité ?

Jetons un regard sur une hormone particulière, l'ocytocine, hormone des mammifères. (La prolactine par contre est aussi présente chez des amphibiens, des oiseaux et des poissons ; elle est indispensable à différents métabolismes. Elle est présente chez les femelles mais aussi chez les mâles qui prennent soin de leur progéniture.)  Revenons à l'ocytocine, opiacé naturel fabriqué dans le cerveau et dans les ovaires ou testicules. Pendant la grossesse, de nouveaux récepteurs à ocytocine s'installent. L'ocytocine induit les contractions de l'accouchement. Après la naissance, elle induit aussi l'éjection du lait par les glandes mammaires.  Elle monte aussi lors des stimulations sexuelles et produit un pic pendant l'orgasme. (Attention : les sensations maternelles sont apparues en premier au fil de l'évolution, avant le plaisir sexuel ! Car ce sont elles qui permettent de garder un nouveau-né en vie.) Mais l'ocytocine n'est pas seulement responsable du côté 'technique' de la reproduction. Elle est aussi responsable du sentiment de bonheur et de rapprochement affectif qui se produit chez la mère qui allaite, et d'une manière générale lorsque deux mammifères sont assis côté à côte ou se toilettent mutuellement ou se serrent l'un contre l'autre. C'est le cas pour deux vaches qui se lèchent. Ainsi caresser son chien fait monter le taux d'ocytocine chez le chien et chez le maître. L'ocytocine est aussi essentielle à la mémoire sociale ; elle permet aux animaux de reconnaitre ceux qu'ils ont déjà connus. Une espèce hautement sociale a aussi des niveaux élevés d'ocytocine.

Bref : le lien et la proximité sont accompagnés par la secrétion d'opiacés dans le cerveau. Les animaux ont besoin de cette sensation de bien-être, les humains aussi. Et nous voilà au coeur du bien-être.

Que penser des oiseaux ? Leur cerveau est certes organisé autrement. Mais eux aussi connaissent des liens sociaux qui pour certains peuvent durer toute la vie (p.ex. les oies sauvages). Eux aussi peuvent, selon l'espèce, soigner leur progéniture et lui enseigner les choses importantes de la vie. Eux aussi se sentent attirés par des congénères et craignent la solitude. Sans aucun doute leurs interactions sociales positives (non liées à des conflits) sont accompagnées de sensations agréables, avec quelque support neuroendocrinien (sans doute moins étudié chez les volailles que chez les mammifères). 


























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De la lactation à la compassion  

Résumons : nous avons, avec l'ocytocine, une hormone de la naissance, de l'allaitement, du rapprochement affectif, qui est un opiacé naturel et procure un sentiment de bonheur.
Quel est le rôle de l'allaitement dans cette affaire ? Qu'apporte l'allaitement des mammifères dans l'évolution des espèces ? Il apporte en effet  une évolution remarquable. L'allaitement constitue un lien plus prolongé, plus fort et plus intime, entre la mère et son petit. (N.B.: ici il est question d'espèces, pas de cas individuels !)  Cette relation va rendre plus profondes et plus sensibles la perception des émotions de l'autre. Elle prépare à davantage de sensibilité dans les contacts sociaux. Ainsi l'allaitement permet l'émergence de relations sociales particulièrement riches et intimes, il favorise l'acquisition de compétences sociales, et il est le fondement de l'intelligence sociale liée à l'empathie.  L'empathie consiste à pouvoir ressentir et comprendre ce que ressentent les autres. C'est une capacité essentielle pour vivre humainement. Car gérer les situations sociales n'est pas facile. Pour maîtriser cette tâche, les mammifères ont besoin d'un néocortex d'autant plus étendu que le comportement social de l'espèce est complexe. Ce pourquoi certaines espèces ont développé un néocortex particulièrement volumineux pour traiter l'intelligence dont nous avons vu qu'elle est par essence sociale. Et c'est donc, dans l'espèce humaine, l'enfance particulièrement prolongée, avec une dépendance des parents au-delà de l'allaitement, avec la maturation longue du cerveau, qui ont permis ce développement extraordinaire du néocortex.

On peut s'interroger sur la manière de se représenter le lait dans notre société. Le lait aujourd'hui : ce sont des statistiques économiques, de la Commission Européenne jusqu'au contrôleur laitier à la ferme. C'est un aliment industriel. C'est une propagande nutritionnelle pour élargir les débouchés dans la cadre d'une compétition acharnée pour des marchés mondialisés. C'est une vague image de blanc, pur, et pas cher.


Image rare : ceci est une vache laitière. Elle est traite régulièrement, sans problème. Son veau reste avec elle.






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 Le lien et la rupture du lien  

Si nous avons bien compris que ce comportement social est accompagné d'émotions et qu'il y a là un potentiel de bonheur faramineux, nous pouvons espérer qu'un jour la société humaine prendra conscience de la violence avec laquelle elle intervient sur les liens sociaux des animaux domestiques. Pour la production, on sépare les animaux comme on veut. C'est d'ailleurs un problème dont la recherche scientifique commence à prendre conscience. Elle a certes beaucoup de difficultés à dépasser une approche de "statu quo" des systèmes d'élevage. Mais elle montre que le fait de laisser ensemble des animaux  qui se connaissent, apporte des bénéfices non seulement au niveau du bien-être animal, mais aussi au niveau de la productivité (immunité et gain de poids). Ce qui justifie à terme une telle prise en compte du bien-être...

Au-delà du "statu quo", il serait possible non seulement de comprendre mais aussi de respecter les liens sociaux des animaux d'élevage, et en tout cas de les traiter avec infiniment plus de sensibilité.
C'est un choix éthique. C'est le choix d'un système d'élevage.
 
Le premier enjeu est celui du lien entre la mère et les petits, et le sevrage. En élevage, il se pratique en fonction de critères économiques ou d'organisation du travail voire d'automatisation, et pas du tout en fonction de critères éthologiques, et très peu en fonction des besoins de santé.
Comment se présente le lien entre la mère et les petits, et comment communiquent-ils ?
Les porcelets expriment leur détresse par des cris (différenciés selon la gravité : danger de mort, faim, froid, douleur...). La truie comprend et répond (si on le lui permet). Le stress du sevrage réduit les défenses immunitaires. Le besoin (frustré) de succion peut induire des troubles du comportement (massages du ventre, cannibalisme)
La poule et les poussins communiquent déjà avant l'éclosion, et bien sur, beaucoup pendant tout le temps que la poule conduit, surveille et éduque ses poussins. Mais pour les volailles, en élevage commercial (même bio), tout contact entre mère et poussins est aboli. Tout est industrialisé et automatisé. La "mère poule" - c'est un souvenir qui vient de loin.  En élevage 'moderne', dans une bande, tous les animaux ont le même âge, aucun animal plus âgé ne peut montrer aux  petits comment faire.
Les veaux laitiers sont séparés de leur mère peu après la naissance. Il a été démontré que c'est surtout la présence ou l'absence de la mère (plutôt que la tétée ou le seau) qui détermine l'absorption du colostrum et le risque de mortalité (Social bahaviour in farm animals, p.318, Newberry and Swanson). Le besoin de succion (frustré) peut induire des troubles du comportement : têter les autres veaux, boire de l'urine.... Des veaux qui vivent isolés (c'était la manière usuelle d'engraisser des veaux de boucherie !) sont plus craintifs et nerveux que des veaux élevés avec leur mère et avec d'autres veaux. - Le sevrage brutal des veaux des vaches allaitantes (la majorité des broutards sont exportés pour un engraissement intensif) est aussi un moment de détresse intense, avec ses conséquences négatives sur le système immunitaire et sur la prise de poids. - Grandir avec la mère dans le troupeau détermine la compétence sociale de l'animal.

Le deuxième enjeu est celui du lien entre individus autres que mère et jeune.
Une thèse récente a montré que les chevaux, les ânes, les bovins, les moutons, connaissent les relations d'amitié. Une analyse éthologique détaillée a mis en évidence que les animaux concernés privilégient le rapprochement entre eux - selon des critères comparables à l'amitié humaine. ( Anja Wasilewski: "Freundschaft" bei Huftieren? –Soziopositive Beziehungen zwischen nicht-verwandten artgleichen Herdenmitgliedern Dissertation Universität Marburg 2003)

Parmi les truies aussi il y a des amies. Mais quel éleveur les connait et en tient compte ?

Essayons de mieux comprendre (d'après Temple Grandin : Animals in Translation) la sensation qu'a un animal abandonné : la détresse de séparation. C'est une réalité bien cernée au niveau du fonctionnement cérébral. Des enregistrements du cerveau ont permis de constater que cette détresse sociale est reliée, du point de vue de l'évolution, à trois systèmes anciens, primitifs, du cerveau :
- la réponse à la douleur
- l'attachement à un lieu (le nid, le territoire, le chez-soi...)
- la thermorégulation : le maintien de la température du corps.
La chaleur est une question de survie : la chaleur physique tout comme la chaleur de l'affection reçue. Le froid, l'abandon, la séparation, sont mortels.
On sait aujourd'hui mettre en évidence les traces que laissent des traumatismes dans le cerveau - la séparation laisse des traces.
Alors prenons la détresse de séparation enfin au sérieux.
Un veau nouveau-né, vacillant sur ses jambes, est  enlevé à sa mère et attaché. Il cherche à se libérer, à trouver sa mère.  Il se débat, il tombe, ....  
Il abandonne.











Il est né dehors.  C'est là que les conditions sont les meilleures.  Il boit le colostrum, il suit sa mère, il est compétent pour la vie.
Il sera isolé.


En dessous, un igloo bien paillé, dehors, éloigné du microbisme de l'étable. Ce sont les "bonnes pratiques" modernes.  D'un point de vue "sanitaire".


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  Le groupe  

Tous les animaux de ferme sont des animaux sociables qui ont un besoin impératif de vivre avec des congénères.
Dans la nature des animaux naissent dans le groupe, et des animaux quittent le groupe. En élevage intensif, les groupes qu'on leur impose sont très différents d'une dynamique naturelle : à commencer par la conduite de l'engraissement en "bandes". C'est le principe du "tout plein tout vide". Cela signifie que de nombreux animaux du même âge rentrent au même moment dans un bâtiment et sortent au même moment à l'abattoir, pour permettre ensuite un "vide sanitaire" avec nettoyage et désinfection. Cette méthode supprime les contacts des jeunes animaux avec des animaux plus âgés et expérimentés ce qui, en réalité, est contre nature. En y réfléchissant, le mélange des âges serait à nouveau possible dans des systèmes extensifs en plein air où la pression infectieuse est faible et où les animaux ont l'occasion de développer une bonne immunité contre les germes présents. Et où on ne pas ramène des agents infectieux venus d'ailleurs par le trafic des animaux et du matériel !
Dans la nature existe une mortalité parfois élevée notamment des jeunes animaux. Elle peut être de 95 % chez les lapins ! En effet, pour la plupart des espèces le nombre de jeunes qui naissent, est élevé. Tous ne pourront pas devenir adultes. Il n'y aurait  pas assez de nourriture, et pas assez d'abris. De même, tous ne pourront pas se reproduire.  Les plus faibles vont mourrir lorsque la nourriture se fera rare (hiver).  Les mâles dominants se reproduiront, pas les autres.  Les animaux dominants auront en priorité accès aux ressources. Les animaux bien nourris domineront les mal nourris.  Les animaux mal nourris et ceux qui subissent un stress social seront moins résistants et seront davantage victimes de maladies et notamment de parasites. Il faut bien que les prédateurs vivent aussi - la nature est faite ainsi. Les problèmes de surpopulation peuvent être règlés de différentes manières, notamment par la mort.
Une autre voie est celle d'une régulation naturelle de la reproduction. Les femelles faibles, ou sous stress social, ne sont pas fécondes.  S'il est évident qu'une telle situation de non-fécondité  ne correspond pas à un épanouissement physique maximal,  s'il est évident aussi que certaines états de faiblesse et/ou de stress social correspondent effectivement à de la souffrance, il y a sans doute aussi des situations intermédiaires acceptables.  Est-ce que toute femelle de loup ou de chienne qui n'est pas alpha dans la meute et donc n'est pas en droit de se reproduire, est pour autant en souffrance ? Sans doute que non.
Quel est, dans la nature, le degré de souffrance, pour les animaux faibles, liée aux relations de dominance  ?Quel est le mal que les animaux se font entre eux ? Ce mal est indéniable, il existe. Mais le lien entre animaux est ausi très forts. Le besoin d'être avec les autres est essentiel. Le milieu naturel prévoit aussi des solutions, des manières de gérer les tensions. Un animal dominé peut montrer sa soumission au dominant. Il peut aussi s'éloigner de celui qui le chicane - il y a la place. Une certaine distance à respecter entre individus est caractéristique d'une espèce. Des animaux en surnombre quittent le troupeau. Cependant pour certaines espèces (lapins), les combats peuvent être plus féroces.  
Mais lorsqu'un animal faible manque des ressources essentielles, s'il est poursuivi et chicané par les autres, s'il vit  dans la peur, s'il est blessé, s'il est malade.... alors la souffrance est  réelle.

On peut donc très objectivement distinguer deux composantes :
  • le milieu, avec ses ressources limitées,  avec ses exigences et ses dangers, ses prédateurs....
  • le comportement  instinctif des animaux  avec leur compétition pour le rang social et pour les ressources, et éventuellement leur agressivité, et tout l'éventail comportemental de l'espèce qui sert à "limiter les dégâts"  de la compétition  (éviter des combats entre animaux aboutissant à des blessures sérieuses).

En élevage, c'est l'homme qui met en place le "milieu". Pour des raisons autant économiques que de bien-être animal, tous les animaux, les forts comme les faibles, doivent produire et doivent disposer des ressources nécessaires. Qu'est-ce qui en est alors du comportement de compétition ou comportement agressif tout court  ?
Pour simplifier, distinguons deux grandes options qui marquent un système d'élevage:
  • soit le comportement de compétition est maîtrisé en supprimant tout comportement autonome : l'animal est attaché à a place, ou enfermé dans une cage. Une autre possibilité est de mutiler l'animal en enlevant les parties du corps le plus susceptibles de blesser les congénères : les cornes, la pointe du bec, les griffes... Ou encore de calmer les animaux par la baisse de la lumière.
  • soit  toutes les conditions sont mises en place pour développer les comportements autonomes qui minimisent les conflits, qui préviennent les blessures, et qui assurent aux  animaux dominés des espaces sécurisants et un accès sûr  aux ressources.  En clair, il faut  un espace structuré, des lieux de retrait  à l'abri de la vue des autres, suffisamment de place aux mangeoires, des abreuvoirs suffisants et accessibles,  des couloirs assez larges,  des aires de repos appropriés suffisants pour que que tous les animaux puissent se coucher confortablement et en même temps, et tout simplement assez de place pour que les animaux puissent maintenir une distance entre individus. Il est essentiel que les animaux se connaissent. Les groupes doivent rester stables. L'introduction de nouveaux animaux doit se faire avec compétence et précaution. Il faut que les animaux n'aient pas de raisons pour s'énerver ni pour avoir peur. Etre rassuré et en confiance : c'est la clé d'une bonne ambiance dans le groupe. C'est l'éleveur qui par ses soins et son attitude détient cette clé..  


Bovins
On a estimé que les bovins savent reconnaître plus d'une centaine de congénères. Dans la nature, un groupe en comporte en moyenne une vingtaine. Le noyau du groupe sont les vaches avec leurs filles. En effet, les jeunes femelles ont tendance à rester proches de leur mère pendant des années, voire toute leur vie. Les jeunes mâles quittent le groupe. Ils vivent seuls, à quelques uns, ou en petits troupeaux, et rejoignent les femelles surtout pour la reproduction. Le troupeau mange et se déplace ensemble. Il peut aussi, ensemble, se défendre contre des prédateurs. Les conflits entre animaux sont le plus souvent réglés très rapidement : un animal menace, et l'autre cède. Dans la nature, il leur est facile de respecter une certaine distance. Mais les affinités s'expriment aussi : un animal lèche un autre. Le plus souvent, le troupeau qui pâture exprime une ambiance paisible. Les animaux se connaissent.
Les veaux sont socialisés dans le troupeau, et cela leur donne une compétence sociale. Jeunes, ils se regroupent. Ils jouent.
La présence des autres est surtout rassurante, parfois stimulante. Ce que fait l'un peut entraîner les autres. L'état d'âme se transmet entre animaux, en particulier par l'odeur. Un animal stressé transmet la peur.
Mais l'essentiel pour eux, c'est de rester ensemble.

Poules
Naturellement les poules vivent en petits groupes avec un coq. Poules et coqs savent reconnaître des congénères connus, même à partir de photos (en taille réelle) - à condition que l'image leur soit présentée suffisamment proche (une trentaine de cm)! - Des poules isolées sont prêtes à faire des efforts considérables pour pouvoir rejoindre un congénère. Elles ont d'ailleurs une préférence pour certaines poules du groupe, indépendamment du rang social - des indices suggérant de l'amitié ? (d'après Joyce da Silva, postface pour The secret life of cows).

Moutons
Qui aurait penser que les moutons savent reconnaître des congénères d'après la photo de leur tête - de face, et même de profil, c'est-à-dire à partir de leur connaissance de la 'face' ils peuvent déduire le 'profile' ce qui signifie qu'ils ont bien une représentation mentale de l'autre individu. Faisant cela, ils activent la même aire cérébrale que les humains pour une tâche similaire. Les moutons peuvent se souvenir de plus de 50 autres moutons durant plus de deux ans. (Joyce da Silva, postface pour "La vie secrète des vaches", d'après les travaux de Kendrick)

La porcherie familiale (d'après Stolba)
Ce système d'élevage respecte des groupes familiaux naturels de quatre truies avec leur progéniture.
Pour la mise bas, chaque truie dispose d'une aire séparée avec litière, où elle installe son nid pour les porcelets. Lorsque les porcelets ont environ 10 jours d'âge, on ouvre ces aires de repos (vers les aires d'activité) et les truies avec leurs progéniture forment alors un groupe familial. On enlève aussi des planches de séparation entre nids, pour obtenir un nid familial. Vers le 19. jour, un verrat est ajouté au groupe, et les truies sont saillies en moyenne le 35. jour, de manière synchrone. Le verrat reste encore 3 semaines de plus, ensuite il peut partir vers un autre groupe familial. La 12. semaine, les porcelets sont sevrés de manière naturelle par les truies, mais ils restent auprès d'elles jusqu'à environ 10 jours avant la prochaine mise bas. Ensuite seulement les jeunes porcs sont engraissés à part.

Extraits du livre de Rosamund Young :
The secret life of cows. Animal sentience at work
www.farmingbooksandvideos.com

Vieille Dorothy, Petite Dorothy,
et Toute Petite Dorothy


"Sur la couverture de ce livre Dorothy montre combien elle aime sa fille. Ce que nous ne savions pas lorsque nous avons pris cette photo, c'était que Petite Dorothy était en gestation avancée alors qu'elle était encore très jeune et tétait encore du lait de sa mère. Ce qu'on voit c'est peut-être encore plus que de montrer de l'affection - Dorothy est en train de consoler sa fille.
    En règle générale une vache ne donne pas naissance pour la première fois avant d'avoir 24 mois. Quand petite Dorothy a eu son premier veau, elle n'avait que 15 mois. Longtemps avant que nous avons réalisé qu'elle était gestante, Petite Dorothy avait décidé qu'il lui fallait davantage de nourriture. Nous la trouvions dans toute sorte d'endroits inhabituels pour manger "... (elle avait réussi à défaire une corde qui fermait une porte à claire-voie, pour accéder à une remorque chargée de foin) ... "En mai 2002 Petite Dorothy a donné naissance à un petit veau noir femelle. Nous étions durant des jours sur le qui vive, craignant qu'elle soit trop petite pour y arriver et qu'il faille faire une césarienne. Mais tout s'est bien passé, et il lui fallait juste le minimum d'aide. Les semaines suivantes nous ont ouvert les yeux.
    Vieille Dorothy était présente pendant la naissance, juste comme Petite Dorothy était témoin lorsque sa mère a donné naissance à Luke, quelques jours plus tôt. Vieille Dorothy lui donnait du conseil, tangible et visible, et était la plus superbe grand'mère imaginable.
Après les premiers 3-4 jours, Petite Dorothy n'avait pas assez de lait pour satisfaire l'appétit grandissant de sa fille, c'est pourquoi nous avons complété son régime avec des biberons de lait pris d'une autre vache qui en avait abondamment. Il y avait de l'herbe dans les champs et les deux Dorothys mangeaient comme des chenilles toute la journée, mais il fallait ramener la nouveau-née à la maison pour la nourrir avec du lait réchauffé, au biberon. Le petit veau a immédiatement compris la routine mais sa mère (encore une adolescente d'après les standards humains) trouvait incroyablement ennuyeux de marcher tout le chemin jusqu'à la maison alors qu'elle voulait manger de l'herbe dehors avec ses amies.
    Pour commencer Petite Dorothy refusait absolument de venir sans sa mère, donc Vieille Dorothy et Luke venaient aussi. Nous n'avions pas envisagé de rentrer le 'bébé' sans sa mère, mais il s'est rapidement avéré que Toute Petite Dorothy (son nom encore inofficiel) était parfaitement contente de marcher vers la maison avec sa grand'mère. C'est pourquoi Petite Dorothy gardait son style de vie et malgré le fait qu'elle aimait son veau elle l'a souvent complètement oublié, laissant-le avec la grand'mère pour des périodes de plus en plus longues.
    Avant que Toute Petite Dorothy avait 3 semaines, elle s'est montré d'une sagesse au-delà de son âge. Elle savait pourquoi elle rentrait et était parfaitement heureuse de rentrer seule, comme une petite puce qu'on envoie faire les courses avec un porte monnaie et une liste à donner au magasin du coin. Toute Petite Dorothy faisait partie de l'inventaire de l'étable la nuit, préférant dormir avec les vaches  de la maison plus âgées, manger du foin au ratelier comme une adulte, et prendre le chemin le matin pour retrouver sa mère pour le petit déjeuner.
Progressivement, Petite Dorothy prenait plus de responsabilité pour sa fille, et lorsque sa production de lait augmentait, les deux passaient de plus en plus de temps ensemble jusqu'à ce que les biberons étaient poliment mais fermement refusés.
    L'hiver suivant, en décembre 2002, lorsque tout le troupeau est nourri au foin, le duo a son propre club de nuit secret où elles passent le temps qu'elles veulent, dans un isolement béni, hors de toute compétition, tout en rejoignant les autres dès qu'elles en ont envie."

 


Autres textes du livre
en cours de traduction 

    



Ensemble en confiance  

Qu'est-ce qui fait que les animaux et les hommes se sentent bien ensemble ?

Relation homme-animal : bénéfique pour l'homme

Un colloque récent (Congrès "Mensch-Heimtierbeziehung", München-Ismaning, 4 ? mai 2006) sur la relation  homme-animal domestique a présenté des résultats impressionnants.
Si les enfants cherchent le contact avec l'animal, ce n'est pas pour compenser des déficits de socialisation.  Les enfants sociables ont souvent un bon contact avec l'animal. Les animaux ont une influence favorable sur l'aptitude à l'empathie et pour l'estime de soi. Les notes reçues à l'école étaient meilleures chez les enfants qui avaient un animal ! Les enfants ayant une relation positive envers l'animal avaient davantage de motivation pour l'école et étaient prêts à travailler davantage. Ils étaient moins agressifs, les enseignants les trouvaient sympathiques, ils avaient des amitiés plus intenses et étaient moins timides et retirés. Ils étaient psychiquement plus stables que des enfants sans animal domestique. - Idem les chômeurs : ceux qui avaient un chien, gardaient une vie quotidienne bien structurée et davantage de joie de vivre. - Face à ces observations, on peut certes s'interroger sur les relations entre causes et effets ; toujours est-il que l'animal fait partie de la communauté de l'empathie. Il est l'indicateur de quelque chose de positif.
Cette relation a été bien étudiée pour les animaux de compagnie, mais elle ne s'y limite nullement. Sauf que, pour les animaux de ferme, une relation d'affection spontanée n'est pas "économiquement correcte". Mais peut-être cela évoluera.

Relation homme-animal : bénéfique pour l'animal

Il est bien connu que des fois il suffit d'entrer dans une étable ou dans un poulailler pour lire dans la réaction des animaux quel est le comportement de l'éleveur : calme et gentil, ou nerveux et brutal... ou entre les deux.
La recherche sur les conséquences de l'attitude de l'homme sur les animaux, a mis en évidence des effets nets : un traitement désagréable diminue le nombre de porcelets des truies, diminue la qualité de la viande des veaux, diminue la quantité et la qualité du lait des vaches. Ces études (outre de mettre en oeuvre des carences affectives et le stress expérimental....) ont ceci de pervers et de cynique qu'ils se sentent obligés de justifier la gentillesse (le B A BA !) par l'argument économique. A titre d'exemple, la viande de veau est plus tendre si les veaux ont été traités gentiment. Une telle manière de penser révèle une fois de plus un déficit éthique inquiétant dans les professions de l'élevage.

L'impact du comportement de l'éleveur sur son troupeau de vaches a été relevé dans des études par Waiblinger/Menke/Fölsch. Dans les exploitations où durant la traite la personne parlait avec les vaches et les touchait souvent gentiment, là où l'éleveur savait reconnaitre chacune, et où il les brossait, les vaches avaient moins peur, s'approchaient plus facilement d'une personne étrangère, et avaient moins de comportements agressifs entre elles et moins de blessures. Une telle ambiance marquée par la confiance et l'affection se traduit aussi par un meilleur niveau de sécurité.

Citons ces paroles merveilleuses d'un éleveur de vaches allaitantes que rapporte Jocelyne Porcher :

"Quand le troupeau marche derrière moi, alors je suis l'homme le plus heureux au monde".

Cela signifie, en effet, que les vaches ont décidé qu'il est bon de marcher derrière lui, parce qu'elles lui font confiance.

Mériter leur confiance, mériter ce bonheur...  oui, cela doit être possible.


 Quels  systèmes ?  

Aujourd'hui les chercheurs posent la question : comment rendre les séparations et en particulier le sevrage moins traumatisants ? C'est une bonne question. Les recommandations, issues des travaux de l'INRA à Theix, sont certes excellentes. Par exemple de laisser au moins ensemble durant l'engraissement les broutards qui se connaissent.
Il faudra les respecter !
voir   http://www.inra.fr/productions-animales/TAP2005/Bouissou252.pdf

Mais au-delà, il ne faut pas avoir peur de poser la question de fond : comment éviter les séparations et même la séparation du sevrage précoce et/ou brutal ? Cela peut paraître  difficile voire impossible. C'est en effet loin des pratiques et des mentalités. Pourtant, c'est une question de système. D'autres systèmes existent ou sont envisageables.

Pour les bovins, le mal du système se situe au niveau de
  • la production laitière intensive, à l'occidentale, pour l'agro-industrie   
  • la production, dans les troupeaux allaitants, des broutards pour l'exportation et pour l'engraissement intensif
Ni l'un ni l'autre ne sont une fatalité !

Le séparation précoce et brutale des porcelets de leur mère n'est pas une nécessité non plus. Le modèle de "porcherie familiale" existe et fonctionne. Il demande davantage de place, de temps, de compétence, et d'intérêt pour les animaux.
voir   porcs
voir   http://forschung.boku.ac.at/fis/suche.projekte_uebersicht?sprache_in=de&projekt_id_in=2962

Le plus difficile est sans doute la situation des volailles. Est-ce que l'industrialisation a atteint un niveau de non-retour ?

Heureusement, il y a et il y aura  des personnes qui n'accepteront pas cette fatalité, même si, aujourd'hui, le chemin de la désindustrialisation n'est pas encore perceptible.